Les deux hommes étaient installés sur
le vieux banc rongé par l'air salin. Ils observaient l'agitation
du petit port breton. Quelques marins rentraient d'une pêche qu'on
espérait fructueuse.
L'air était chargé des embruns parfumés du grand large qui
halent la peau, éclaircissent l'oeil, ventilent les poumons et
la cervelle, d'une odeur de sel mouillé et de goémon, d'une
odeur de poisson frais et d'une odeur de marée.
Les deux compères restaient silencieux, les yeux enfoncés au
fond de l'horizon, au delà de la jetée, une construction des
hommes pour se protéger des humeurs de l'océan. De vagues
nuages patûraient l'azur nonchalamment. La houle clapotait
gentiment contre le quai, entre les chaluts amarrés. La mer
clignait de ses milliers d'yeux, tandis que la denture blanchie
à la chaux des maisons étincelait sous la froide caresse du
soleil. Des mouettes criaillaient autour des bateaux, quémandant
leur festin.
- Le temps est à la bonne aujourd'hui, les pêcheurs seront
contents.
Le personnage qui venait de parler, petit,
maigre, halé, sans âge, s'agitait sans cesse sur le banc. Son
compagnon à l'embonpoint plus marqué ne répondit rien. Sous la
casquette de marin, son regard semblait perdu dans un voyage sans
fin. Ses bacchantes grisonnantes perlaient d'humidité, mais il n'y
prêtait pas attention. Il était vêtu d'une chaude vareuse bleu
foncé, et d'un pantalon de velours brun à grosses côtes. Il
avait enfoui ses mains dans le chaud de ses poches. L'automne en
novembre pissait un jus froid annonciateur précoce de l'onde
hivernale.
- Tu crois qu'il reviendra ? - reprit l'agité.
Comme s'il s'éveillait soudain, il prit
une profonde inspiration avant de répondre.
- Il revient toujours.
- Tu le vois souvent ?
- De loin en loin. C'est qu'il n'aime pas demeurer longtemps.
Peut-être parce qu'il croit gêner.
- Il ne gêne pas. Moi, j'aimerais qu'il s'arrête plus souvent
et plus longtemps. J'aime bien quand il raconte ses histoires du
bout du monde.
- Oui, moi aussi.
- Et, tu le connais bien ?
- Qui peut prétendre le connaitre
- Si toi, tu ne le connais pas, alors personne ne le connait !
- Il est secret, il ne se dévoile pas facilement.
- Parle-moi de lui.
- Oh ! On peut dire beaucoup sans jamais avoir fait le tour du
personnage.
- C'est un vieux loup de mer . . .
- Et un vieux loup de terre.
- Qu'est-ce qu'il faisait avant ?
- Autant que je le sache, il a appris très tôt le goût du
voyage. Ses parents voyageaient, il voyageait avec eux. Il eut
des amis, beaucoup; que sont-ils devenus ? Au delà des océans,
en des terres si différentes, de l'hémisphère sud à l'hémisphère
nord, d'orient en occident, il a lié sa destiné à celles d'autres
de passage. Mais sa route l'entrainait toujours ailleurs. Sur le
quai des adieux, il a parfois souffert de ne pas rester. Avec le
temps, il s'est fait une raison. La vie est un champ d'expérience
sans fin; l'attachement est une souffrance, car rien ne dure. De
ces vives années, il a appris l'indépendance et la liberté,
mais aussi la générosité et la simplicité.
- L'enfance marque l'homme.
- Elle le conditionne assurément toute son existence.
- Alors, il a continué à voyager ?
- Pas tout de suite. D'abord, il lui fallait apprendre un métier,
puis l'exercer pour assurer sa subsistance.
- Nous en sommes tous là !
- Peut-être. Toujours est-il qu'il a été étudiant quelques
années. L'électronique avait pour lui l'attrait de la magie. Il
en fit son métier. Découvrant dès le début des technologies
de pointe dans le domaine du traitement de l'information, il fut
conduit logiquement vers l'informatique.
- Il n'a plus voyagé alors !
- Si, dans son cadre professionnel beaucoup, en touriste pendant
ses congés . . .
- En voyage organisé ?
- Jamais ! Il a horreur de çà.
- Et puis après.
- Beaucoup d'entre nous, à un moment de notre vie, nous
traversons une période de bilan, d'interrogation sur soi, une
zone de tourmente au milieu de notre vie. L'orage est venu, le
bout d'un scénario. Il s'est penché sur son passé, a relevé
la tête pour chercher l'avenir, plongeant dans son présent pour
y acquérir de nouvelles connaissances, y définir une nouvelle
quête.
- Et il a trouvé ?
- Je crois que oui. Il fut médecin, écrivain, artisan, commerçant,
pauvre de bourse mais riche de tête. C'est dans ce creuset
tourmenté de son existence qu'il a déterminé un nouveau cap.
- C'est pour çà qu'il est parti ?
- . . . Parfois, je crois, il fuit ses congénères qui
contraignent son âme. La nature, même dans ses furieuses
passions, lui offre cet espace de paix auquel il aspire, et qu'il
ne peut trouver dans la société humaine. Son coeur n'appartient
à personne, il l'a légué au vent, au soleil, aux embruns, à l'univers.
- Tu crois qu'il reviendra ?
- Pour sûr, il reviendra. Mais, personne ne sait quand. Il est là,
ou là, ou encore là, quelque part. Il existe, c'est ce qui
compte. Il nous reviendra la tête peuplée de fabuleuses
histoires racontant de vagues espoirs. Il reviendra, je l'attends.
Il reviendra, puis, il repartira, car nul ne peut le retenir.
Une corne de brume fit entendre sa grave
mélopée. Un chalut rentrait au port.